 |
La
Nuit les Brutes |
 |
| photo © Lucie
Guillard |
Presse |
 |
Armelle Héliot
| Le Figaro | 14 octobre 2010
|
|
 |
Les mots en musique
Il fut un temps où théâtre et musique s'alliaient
en spectacles originaux, étranges objets de délectation.
Souvent amusants, parfois mystérieux. On pense au grand «?théâtre
musical?» des années 70, fertile et heureux. On pense
à ce genre un peu délaissé en découvrant
La nuit les brutes, texte de Fabrice Melquiot écrit pour
deux comédiennes rares, Anne Alvaro et Clotilde Mollet, que
Roland Auzet, compositeur prolixe, a souhaité réunir
et confronter au chant d'un artiste venu du baroque, Jean-Claude
Sarragosse. Cela donne une pièce brève, elliptique,
énigmatique. Dans un espace sombre, une haute boîte
de verre aux parois opaques est posée sur un sol noir, recouvert
de quelques centimètres d'eau. Deux femmes, une grande brune
en jupe plissée, une blonde en robe grège, Ethel et
Maria, déambulent, parlent, voix particulières, relayées
par des micros. La lumière transperce parfois le cube dévoilant
un homme à l'abandon, tassé dans un coin. Il chante
les galaxies, le soleil parfois, la douleur d'une âpre punition.
L'accordéon de Pascal Contet glisse ses notes douloureuses
tandis que le prisonnier livre son désarroi. Histoire dérangeante
et violente qui se dénoue dans la lentre vengeance des héroïnes.
C'est beau, réglé avec finesse, sans raideur. Le rapprochement
des natures sauvages des interprètes justifie à lui
seul ce projet qui se donne aux Célestins, à Lyon,
dans la petite salle. Dans le grand théâtre à
l'italienne, mots et musique se répondent sur le ton de la
confidence. Jean-Louis Trintignant dit les poèmes de ces
âmes rétives que furent Jacques Prévert, Boris
Vian, Robert Desnos. Il les a choisis. Il les sait par cœur
et en distille les sucs avec une science si profonde de la musique,
des soupirs, des silences qu'il est tel un instrumentiste, au côté
de deux garçons magnifiques, Grégoire Korniluk au
violoncelle. Daniel Mille, auteur de la partition délicate,
à l'accordéon. C'est doux et tendre, sans mièvrerie
aucune. C'est cruel souvent et vénéneux comme l'amour,
la guerre, les disparitions. Les passages d'un poète à
l'autre se font par associations et ruptures. Poèmes connus
et chers, œuvres rares. Un concert d'une perfection si grande
qu'à la fin le public est debout, saluant longuement.
|
|
 |
Arnaud Merlin
| France Musique | 18 octobre 2010
| Les lundis de la contemporaine |
|
| |
Ces jours-ci à Lyon,
aux Célestins, dans la petite salle, se donne un spectacle
sur l’intime : l’intimité de deux femmes qui
se débattent avec la violence, deux femmes qui ont subi la
violence d’un homme, jamais désigné en tant
que personne, un homme qui apparaît tel un animal dans sa
cage, au milieu du plateau, et qui disparaît régulièrement
par un simple jeu de lumières sur cette cage en verre qui
semble flotter sur un bassin. Les comédiennes, Anne Alvaro
et Clotilde Mollet, ont les pieds dans l’eau, une eau qui
vient parfois éclabousser l’accordéoniste, Pascal
Contet, dont la présence au bord du décor, côté
jardin, contrepointe celle de la Brute, dans sa cage, personnage
réduit à son sexe et à sa voix, et c’est
le chanteur Jean-Claude Sarragosse qui assume ce rôle terrible…
On aura compris que la musique est ici bien davantage qu’une
illustration ou un habillage, la musique est au cœur du dispositif,
elle constitue le noyau de ce texte que l’auteur, Fabrice
Melquiot, désigne comme "opéra-fiction",
dans une collaboration étroite avec le musicien Roland Auzet,
lui-même scénographe et metteur en scène du
spectacle. Sa partition, mise en espace par l’électronique
d’Olivier Pasquet, se joue des références, dans
un mode allusif, lointain, de Puccini à Schumann. Elle s’appuie
sur l’instrument à la palette multiple de Pascal Contet,
qui explore tous les registres de l’accordéon, du plus
abstrait au plus identifiable, avec la valse ; elle prend corps
dans la voix des comédiennes, Anne Alvaro qui chante une
bouleversante litanie de remerciements, Clotilde Mollet qui raconte
le personnage de Bogdan dans une réverbération sauvage,
aussi sauvage que les échanges violents que recherchent les
deux personnages féminins…
Avec ce spectacle "La Nuit les brutes", qui sera repris
ensuite dans d’autres villes, après cette création
lyonnaise, Roland Auzet inventerait-il une nouvelle forme de théâtre
musical, où la musique d’aujourd’hui ne serait
plus le faire-valoir d’un autre art, préféré
parce que plus imagé ? Auzet trouverait-il le chemin d’une
nouvelle forme de création scénique où la musique
n’aurait plus à s’excuser d’être
de son temps, sans recourir aux clichés du fonctionnel ?
C’est un sacré pari, gonflé... et réussi.
|
|
 |
Annie Chénieux
| Le journal du Dimanche | 13 octobre 2010 |
|
| |
Fabrice Melquiot et
Roland Auzet font se rencontrer musique et théâtre
pour le plus grand bonheur des interprètes.
A l’origine de cette création,
disons-le d’emblée, exceptionnelle, il y a la rencontre
entre un auteur et un metteur en scène musicien de formation,
artiste associé à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône.
La parole est donnée aux femmes, à la violence subie
ou consentie. Deux femmes -sœurs, amies, prostituées?-
retiennent prisonnier un homme, qui vaut pour tous les autres. "Lui,
il, celui qui"… qui, quoi? Celui qui fait violence aux
femmes, toutes les femmes, les filles… Le bourreau est devenu
victime, encagé, affamé, meurtri. Tout est clair et
reste mystérieux : l’homme retenu enfermé est-il
un père incestueux, un mari méchant, un client violent?
Ce dernier texte de Melquiot rompt avec les précédents
et notamment son personnage de Bouli (que l’on peut voir actuellement
au Théâtre de la Ville). L’écriture a
sa propre musicalité sur laquelle Roland Auzet plaque une
composition originale en parfaite osmose et splendidement assurée
par les trois interprètes. Anne Alvaro surprend encore, s‘il
est possible, par l’extrême précision de son
jeu, la justesse de sa voix parlée et chantée, et
Clotilde Mollet, son alter ego en douleur, lui renvoie la note avec
la même qualité. Le chanteur Jean-Claude Saragosse
assure brillamment la difficile partition masculine. Ce travail
exceptionnel à plus d’un titre l’est avant tout
par sa cohésion et son exigence. C’est très
fort.
|
|
| |
|
 |
|
|